30 septembre 2015

Les débuts de l’activité spatiale en Tunisie

Histoire d’une épopée

C’est en parcourant les pages de la revue  française  « L’histoire » que j’ai su avec stupéfaction que le Liban, avait tenté en 1960 de lancer un programme aérospatial !
C’était l’initiative d’un enseignant de l’université Hagazyan de Beyrouth, en l’occurrence le professeur Manoug Manougian, libanais d’origine arménienne, qui voulait mettre au point une fusée totalement libanaise. Son projet intéressa l’armée libanaise au point de lancer, en collaboration avec son université, un programme scientifico-militaire. D’une fusée de un mètre de hauteur, il était arrivé à en fabriquer jusqu’à dix mètres de hauteur ce qui n’était pas rien à cette époque. Ce programme s’arrêta net, après la fin de la guerre de juin 1967 qui blasa d’une manière indélébile les esprits arabes à cette époque. Ce professeur émigra aux USA pour échapper à la purge criminelle instituée par le Mossad contre les scientifiques arabes ou autres pouvant menacer la sécurité d’Israël.

C’est grâce à un film documentaire, réalisé par deux cinéastes libanais Joana Hadji Thomas et Khalil Joreige , que cette histoire est sortie de l’oubli.
Cette aventure, pour le moins surprenante, m’a remis en mémoire ce qui c’était passé en Tunisie au début des années 1970 avec l’épopée du mouvement Jeunes-sciences et ses fusées expérimentales.

Fondée en 1967 par un groupe d’ingénieurs, scientifiques et hommes d’affaires, l’association « Jeunes-sciences » avait pour mission de promouvoir l’activité scientifique chez les jeunes en leur créant un espace ou ils pouvaient s’initier aux sciences et s’adonner à des expérimentations de différentes natures.

C’est l’activité aérospatiale qui fit la célébrité de ce mouvement auprès des tunisiens. En effet, un jeune ingénieur de la radio et télévision tunisienne Béji Sansa eut l’idée de lancer la conception et la fabrication d’une fusée expérimentale tunisienne dans le cadre d’une  coopération entre l’association Jeunes-sciences et l’association française  ANCS (Association Nationale des Clubs Aérospatiaux).

Après larévolution autour de la terre du cosmonaute soviétique Youri Gagarine, les jeunes de cette époque voulaient tous fabriquer leur fusée et des accidents fâcheux  voire mortels  furent enregistrés. En France, les pouvoirs publics chargèrent des professionnels de mettre à la disposition des clubs des propulseurs à propergols solides fiables et  l’ANCS s’occupa de la coordination et de l’information auprès des clubs et faire bénéficier l’association jeunes-sciences des mêmes avantages.

Au cours du mois d’aout 1970, le public tunisien fut charmé par le tir réussi d’une première fusée expérimentale tunisienne baptisée « Morjane 701 » pour faire allusion au festival du jazz de Tabarka se déroulant à la même période. L’événement fut largement couvert par la télévision tunisienne en montrant les différentes étapes de l’opération, depuis le lancement de l’engin jusqu’à sa récupération intact au sol après sa descente en parachute depuis une altitude de culmination  avoisinant les 1500 m.

Etudiant en fin de maîtrise de physique, je fus, comme beaucoup de jeunes, attiré par cette activité, en prenant aussitôt ma carte d’adhérent à l’association.

Au début de l’été suivant, je partais en France pour faire un stage d’un mois au camp militaire de La Courtine dans le département de la Creuse. Organisé par l’ANCS, ce stage m’avais permis d’acquérir beaucoup de connaissances dans le domaine aérospatial. Nos encadreurs ne furent pas avares d’informations. Au cours de ce stage on touchait à l’électronique, à l’aérologie, à la balistique, à la construction mécanique, aux techniques du collage à la résine époxy et chaque membre de notre groupe s’orientait vers la spécialité qui l’intéressait le plus .Pour ma part, je me suis intéressé à la balistique et avec le concours d’un stagiaire français, élève de classe préparatoire, nous avons élaboré une méthode analytique de calcul de trajectoire de fusée. A cette époque on ne disposait ni de micro-ordinateur ni de tableur du genre Excel pour faire ces calculs fastidieux de balistique .Il fallait triturer des équations différentielles des plus complexes et user à l’usure la règle à calcul pour les applications numériques.  Il y a lieu  de relever que les calculs de balistiques sont indispensables pour permettre le réglage des temporisations de la fusée avant son lancement. La précision du calcul était de mise car une temporisation mal réglée pouvait faire échouer l’opération. A notre satisfaction, notre méthode de calcul fut validée par nos encadreurs.

Nous avons eu même le privilège d’assister à un tir missile anti-char effectué par des militaires français.

Au cour du stage, notre groupe avait décidé de lancer un projet d’une fusée à deux étages que l’on avait baptisée « Ibn Farnass 711 ». Après notre retour en Tunisie et un travail acharné d’une équipe de passionnés la fusée fut fin prête pour le lancement le 27 aout 1971 à l’école d’aviation civile de Borj- El-Amri.

En même temps l’équipe de nos ainés dirigée par Beji Sansa préparait une fusée à un étage baptisée « Morjane 712 » réplique améliorée de « Morjane 701 » lancée l’été précédent.

Un camp avait été  installé avec l’aide de l’armée tunisienne dont l’apport fut  considérable. Les unités du génie firent dresser d’une manière impeccable des tentes pour abriter les différentes équipes chargées  du lancement. Des véhicules tout-terrain et même un hélicoptère « Alouette » furent mis à disposition. On sentait  chez les officiers et hommes de troupe une grande fierté  et un grand intérêt pour participer à cette opération.

 

 Aux premières heures de la journée le thermomètre affichait 35 °C, au point d’envelopper les moteurs à propergols solides de tissus humides.

Les militaires eurent la géniale idée de nous amener une citerne isotherme d’eau fraiche à la satisfaction de tout le monde.

«Morjane 712 » fut lancé à 10 h 00   précise et tout se déroula conformément au plan prévu. Un « Hourrah » fut lancé par l’assistance quand on aperçut le parachute rouge et blanc descendre lentement vers le sol au bonheur de l’équipe sénior.

« Ibn Farnass 711 »  fut lancé à 10h 45.La fusée s’élança dans le ciel et quelques secondes après on aperçut l’allumage du deuxième étage avec  sa séparation du premier en laissant une trainée de fumée derrière lui. Le deuxième étage de la fusée ne fut malheureusement jamais récupéré, car sans une poursuite radar, il n’était pas possible de localiser, à la vue, un parachute devant s’ouvrir à 5500 m d’altitude .Notre équipe, malgré une certaine déception, fut satisfaite par la réussite de l’opération la plus délicate à savoir la séparation des étages.

  

L’événement fut passé au téléjournal le soir même au point d’intéresser le Président de la République, Habib Bourguiba qui devait recevoir le président de l’association « Jeunes-Sciences » M. Abdelhamid Fekih quelques jours après. Tous les quotidiens du lendemain couvrirent l’événement en le publiant en première page.

Cette activité aérospatiale se poursuivit pendant plusieurs années et la Tunisie fut le seul pays arabe à pratiquer cette activité au point de lui permettre d’organiser à Tunis  la Vème  Conférence « Les jeunes et l’espace »     et ce du 18 au 22 Septembre 1977  à laquelle participèrent plusieurs pays et  un astronaute de la NASA le Lieutenant-colonel Jack LOUSMA.

Il est à préciser que la NASA avait offert à l’association une maquette grandeur nature du véhicule  lunaire emporté et utilisé par un des équipages d’Apollo sur la lune.

Les événements du 11 Septembre 2001 stoppèrent cette activité car il n’était plus possible de se procurer des propulseurs en France .Certains clubs durent se rabattre sur d’autres activités comme l’aéromodélisme ou les ballons sondes avant de fermer leurs portes à cause du blocage imposé par le régime de Ben Ali dans sa « corrida » contre le terrorisme.

Il est regrettable  de constater que durant plusieurs années d’activité aérospatiale intense et à quelques exceptions prés, aucun organisme public ou privé ne s’était intéressé à ces clubs pour  les soutenir  moralement et matériellement.

Certains journalistes  comme Rachid Mabrouk essayeront  de tourner en ridicule, cette activité et de mettre en doute son utilité pour la Tunisie. Ce journaliste écrira dans le quotidien « Le temps » dans sa livraison du jeudi 28 aout 1975 : « Le fait  que nos jeunes soient portés principalement vers une branche de recherche qui ne répond pas un tant soit peu à nos besoins futurs laisserait croire qu’on serait amené un jour à consacrer des dépenses inutiles pour un secteur improductif ».

C’est évidemment une approche simpliste des choses, car en encourageant  cette activité, on initie et on forme les futures générations de techniciens et d’ingénieurs dans ces techniques de pointe. Il ne s’agit pas pour la Tunisie d’engager un programme pour lancer un homme dans l’espace, mais de se mettre au diapason de l’évolution technologique.Cette approche facilitera l’implantation d’un tissu industriel dans l’ aérospatial ayant une haute valeur ajoutée et ce grâce à la disponibilité de ce savoir-faire tunisien.

Notre jeunesse est avide de connaissances dans le domaine aérospatial, comme le prouve le nombre et la diversité des projets exposés par nos jeunes à la journée « AERODAY » organisée chaque année par l’INSAT. La créativité et l’imagination de ces jeunes sont débordantes par leur originalité et on trouve des projets de construction de moteur fusée et même des drones de différentes tailles. Il est vraiment dommage de ne pas mettre en valeur cette énergie créatrice en l’encadrant dans des projets à l’université ou dans des pépinières d’entreprises. Il y aurait certainement, parmi les drones exposés, ides projets qui pourrait intéresser nos forces militaires et de police, pour localiser avec précision et en toute sécurité, comme de jour ou de nuit les terroristes retranchés dans le « Chaambi ».

Il est grand temps de nous débarrasser d’un certain complexe d’infériorité vis-à-vis de la technologie aérospatiale, alors qu’en dehors des pays occidentaux d’autres sont entrés dans la course pour devenir des leaders du domaine comme la Turquie, Israël et l’Afrique du Sud. Cessons donc de continuer d’admirer les autres pays  alors qu’en encourageant nos jeunes nous pouvons les dépasser dans ce domaine qu’est l’aérospatial.